Maltraitance des élèves infirmières : «les fenêtres sont condamnées, il y a eu plusieurs suicides dans l’école»

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Une histoire loin d’être un cas isolé. Maltraitée et humiliée quotidiennement par une équipe hospitalière durant un stage, Raphaëlle Jean-Louis, ancienne étudiante infirmière brise le silence.

En lisant le livre de Raphaëlle Jean-Louis (Diplôme délivré(e), Parole affranchie d’une étudiante infirmière, éd. Michalon), on pense atteindre les sommets en matière de harcèlement. Et puis on passe à la page suivante, et on comprend que la malveillance n’a parfois peu de limites. « La méchanceté de l’être humain va très loin parfois », écris l’auteure. Arrivée en 3ème année d’école infirmière, Raphaëlle intègre un service de chirurgie orthopédique pour un stage de 10 semaines. Si la jeune fille avait toujours vécu des stages positifs et enrichissants durant son cursus, celui-ci s’est transformé en cauchemar. Découvrez son témoignage.

« Ah non, pas encore une stagiaire ! »

Forte d’un parcours sans encombre d’une étudiante infirmière, Raphaëlle a toujours aimé étudier et apprendre de nouvelles choses. « Tous les stages auront été d’une grande richesse, confie-t-elle. Auprès des soignants, tuteurs, patients, j’ai énormément appris. La plupart de ses stages ont été bien notés. Cependant, un seul m’a bouleversé, a bouleversé mon parcours, mes choix, mon identité, ma carrière et ma vie ». Et dès son premier jour au sein du service hospitalier, l’accueil aura été hostile. Raphaëlle doit côtoyer des soignants distants qui ne semblent pas vouloir s’investir auprès des étudiants. « Ah non, pas encore une stagiaire ! », s’est  d’ailleurs exclamé l’un d’entre eux lors de son arrivée. Les journées qui suivent se déroulent dans la même dynamique. « La stagiaire ! », « Celle-là ! », « Elle ! », « La petite » ou encore « Machin », se fait appeler Raphaëlle. « Au début, je me suis posée toutes les questions du monde : avais-je fait quelque chose de travers ? », s’interrogeait l’étudiante. Malheureusement, elle n’obtient jamais de réponse. Très vite, les moqueries, remarques désobligeantes et humiliations ont fait partie de son quotidien. « Tu viens, on commence le tour (pour la distribution des médicaments, ndlr), comme ça tu vas pouvoir pousser le chariot », lui dit une infirmière, quand une autre aboie « on t’a causé ? On s’en fout de ce que tu dis ! », lorsque Raphaëlle tente d’ouvrir le dialogue. Face à ces remarques, l’étudiante ne trouve aucune parade que… son sourire. « Je souriais bêtement comme si c’était pour rire. De toute façon, c’est ce qu’elles diraient pour se défendre, que c’était ‘pour rire’ », décrit Raphaëlle. Les premiers spectateurs de ces brimades ? Les patients, qui, déroutés, conseillaient à la jeune infirmière de signaler ces comportements à la hiérarchie. Mais cette dernière « ne voulait pas d’histoire » et préférait encaisser sans broncher. « Je pensais à mon avenir et à ma note à la fin du stage », explique-t-elle.

La goutte d’eau

Alors qu’elle est de plus en plus rabaissée, Raphaëlle commence à penser qu’elle mérite tous ces mauvais traitements. Pour s’oublier, cette dernière a trouvé une échappatoire : les toilettes. « J’y vais pour respirer un bon coup, lâcher mes larmes et repartir du bon pied ! », avoue l’étudiante. Rongée par la détresse, Raphaëlle se décide enfin à contacter son école pour leur parler de son quotidien. « La formatrice n’était pas étonnée. Elle me disait que ce service était réputé pour être un lieu de stage très difficile. Elle m’a dit de ne pas lâcher et d’être courageuse », se remémore la jeune fille. Si elle décide de se montrer forte, elle ne peut s’empêcher de penser à d’autres étudiants, peut-être plus sensibles. « Je pense aux fenêtre de l’IFSI (Institut de formation en soins infirmiers, ndlr). Oui, les fenêtres de l’étage ne peuvent s’ouvrir, elles sont condamnées. Savez-vous pourquoi ? Car il y a eu plusieurs suicides dans l’école, se désole Raphaëlle. Est-ce la solution ? C’était comme prescrire un antidouleur à chaque douleur, sans en comprendre le réel problème ». Et malgré son courrier à l’IFSI, l’étudiante allait encore devoir affronter la méchanceté de ses supérieurs à l’hôpital. Et lors d’un énième désaccord avec une soignante lors d’un soin, le ton monte. « J’en ai rien à foutre ! Vous et la nouvelle réforme, vous ne savez rien faire ! Vous êtes trop cons ! T’es nulle ou quoi ? », hurle cette dernière. Alerté par des éclats de voix, un cadre accourt, pour donner raison à Raphaëlle. « J’avais compris que j’allais en baver encore plus », ajoute la jeune fille. Et alors qu'elle se trouve en salle de soin avec une infirmière, cette dernière se place au-dessus de son épaule en aboyant : « Plus vite ! Lis l’ordonnance ! Fais-moi le calcul ! Sans calculette ! Allez ! Vite, vite ! Tu ne sers à rien ! Dépêche-toi ! ». Pour Raphaëlle, c’en était trop. Elle ne supporterait pas plus longtemps de se rendre au travail la boule au ventre et de pleurer chaque soir, lorsqu’elle se retrouve chez elle. Elle décide alors d’en parler au cadre de l’hôpital. « Je ne voulais pas donner de noms. Je lui ai dit qu’il savait qui c’était »

« Ce livre est un exutoire personnel »

Aujourd’hui, Raphaëlle a 30 ans et travaille dans un Ehpad. Si elle a décidé de publier son histoire, c’est avant tout pour mettre ses maux sur papier et faire le deuil de son traumatisme. « Je me disais, c’est fini, ne revenons plus dessus ! Mais justement, il faut revenir dessus pour se délivrer de ce poids », nous confie Raphaëlle. Et selon elle, publier son témoignage permettra d’aider d’autres étudiants en détresse. « C’est un exutoire personnel, et je me suis dit que s’il l’a été pour moi, il le sera sans doute pour d’autres. Ne nous cachons plus de nos bourreaux ! Je dis stop à cette violence ! », exprime-t-elle. Son objectif était alors aussi de faire comprendre aux pouvoirs publics le quotidien des soignants à l’heure actuelle. « Les conditions de travail engendrent du stress, pouvant mener au burn out et parfois au suicide ! », tente de faire comprendre l’auteure. Son ambition avec son livre ? Libérer la parole des victimes et faire comprendre à certaines personnes le mal qu’elles peuvent faire. « Ce témoignage à visage découvert doit faire réfléchir et freiner les bourreaux. On fait un beau métier ! Prônons la bienveillance et le respect de chacun, des valeurs indispensables à l’hôpital », termine Raphaëlle.