La vraie vie des EHPAD : «Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité»

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Le destin que réserve notre société aux personnes âgées n’est pas toujours rose. En effet, en France, nous avons le taux le plus élevé de personnes de 85 ans et plus, résidant en EHPAD. Soignants épuisés, personnes âgées en souffrance, manque de contacts humains…Une infirmière dénonce le quotidien de ces établissements, qu’elle compare à des usines.

« Je n’aime pas être ici, mais je n’ai pas le choix. Je m’ennuie trop ici. » ; « J’ai le cafard tous les jours. » ; « Pendant la douche, la porte de la salle de bain est grande ouverte et parfois 1 ou 2 personnes viennent et discutent entre elles. C’est inconfortable. » ; « Je ne me considère pas comme un résident, mais comme un détenu. » ; « On ne découpe pas toujours ma viande. Très souvent, je mange avec mes doigts parce que je ne vois pas. »… Nous pourrions remplir des pages entières de paroles de résidents en EHPAD. Recueillis par Les petits frères des Pauvres, une association accompagnant les personnes âgées isolées, ces témoignages ont un but : faire entendre la parole des résidents et enrichir le regard de la société sur le quotidien en EHPAD. En France, entre 15 et 20 % des personnes de 85 ans et plus résident au sein de ces institutions, partage Bernard Ennuyer, sociologue, enseignant chercheur associé à l’EA (Ethique, Politique et santé) à l’Université Paris Descartes. Et si les personnes âgées se décrivent en grande souffrance, le personnel hospitalier n’est pas épargné. Mathilde Basset, infirmière qui exerçait en EHPAD, en a d’ailleurs fait un livre (à paraître le 23 janvier 2019): J’ai rendu mon uniforme (éd. du Rocher). Un témoignage poignant qui nous confronte au quotidien des soignants, comme des résidents.

« Dans les services, le relationnel est le premier aspect du métier qui est laissé pour compte. »

Son coup de gueule est devenu viral avant d’envahir les librairies. « Madame la Ministre, je suis infirmière depuis un an et demi. Je travaille depuis 3 mois au Centre Hospitalier du Cheylard en Ardèche, avait partagé Mathilde Basset fin 2017 sur sa page Facebook. C’est avec dégoût et la boule au ventre que je quitte ce radeau de la méduse. Dans ce service, une infirmière peut se retrouver à gérer seule 35 patients relevant d’une surveillance clinique accrue, accueillir un ou plusieurs usagers et prendre en charge une ou deux urgences vitales, le tout simultanément. Pour m’aider ? La bienveillance d’une infirmière qui devait être partie depuis plus de deux heures, des aides-soignantes à raison d’une pour un couloir de 15 à 20 patients ». Mathilde a tenu le coup deux mois, avant de craquer et de « rendre son uniforme », comme elle l’écrit au sein de son livre. Au sein de l’ouvrage, elle sacralise son cri de colère et dénonce le manque de moyens, l’épuisement des soignants et la souffrance des personnes âgées. Couloir hospitalier et chambre sans oxygène mural, chariots lourds, deux ascenseurs uniques pour les visites et les soins… Pour Mathilde, il est inconcevable d’imposer aux résidents de telles conditions de vie. « L’EHPAD comprend 99 résidents sur 3 niveaux. Nous tournons à 3 infirmières. Et on continue à faire croire aux usagers et à leurs familles qu’ils seront soignés quoi qu’il arrive », poursuit la soignante. Cette dernière avait de plus en plus l’impression de bâcler son travail et de négliger la relation humaine, pourtant pilier de son métier. Toujours pressée par le temps, Mathilde devait se montrer productive et « aller vite ». Impossible d’assurer un suivi individualisé. « Je ne travaille pas dans un lieu de vie médicalisé. Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche », assène-t-elle.

« Tous deux avaient le regard penaud d’un enfant qu’on aurait grondé »

Un matin, alors que Mathilde entame sa distribution de médicaments quotidienne, elle entre dans la chambre d’un résident, qu’elle prénomme Monsieur L. « Il n’était pas là. En réfléchissant, je me souviens qu’il entretient une relation particulièrement complice avec une autre résidente, partage la jeune infirmière. Je décide alors d’aller voir dans la chambre de Madame C ». Elle surprend alors les deux tourtereaux main dans la main. Monsieur assis sur le bord du lit de Madame, et elle, confortablement calée dans le fauteuil. « Ils semblaient sereins. Agacée par cette nonchalance innocente, j’explique à Monsieur que je le cherchais, raconte Mathilde. ‘Vous imaginez si vous étiez 99 à faire cela ? Je vous demande juste de rester dans votre chambre le temps de mon passage pour les traitements’, lui ai-je dit sur un ton sec. Tous deux avaient le regard penaud d’un enfant qu’on aurait grondé ». C’est seulement au bout de quelques secondes que l’infirmière réalise la scène qui vient de se dérouler. Elle ferme les yeux, sent ses larmes remonter et son cœur battre la chamade. « J’avais honte de mon discours. J’aurai souhaité effacer ce moment et le revivre différemment. Je me suis retournée vers Monsieur L en larme et lui ai présenté mes excuses. Madame C me dit : ‘C’est nous. On vous donne tellement de travail aussi’. Je lui explique alors que c’est mon métier », témoigne la soignante. Si Mathilde a toujours été passionnée par son métier d’infirmière, elle se voit chaque jour plus stressée et stressante que la veille. Un sentiment de culpabilité l’envahit. Le sous-effectif ne lui permet pas de passer du temps auprès des résidents qui en ont besoin. « Une voix intérieure m’a dit ‘alors arrête’ », écrit-elle.

« Ce matin, j’ai craqué »

Un beau matin, alors que Mathilde doit gérer 30 pansements, un œdème du poumon, et plusieurs surveillances de chutes récentes, c’est avec la boule au ventre qu’elle se résout à rendre son uniforme. « Comme les jours précédents, je m’arrache les cheveux, au propre comme au figuré,partage-t-elle. Je presse les résidents pour finir péniblement ma distribution de médicaments à 10h15. Je suis stressée donc stressante et à mon sens, maltraitante. Je ne souhaite à personne d’être brusqué comme on brusque les résidents. Je bâcle, je bâcle. J’agis comme un robot en omettant volontairement les transmissions de mes collègues que je considère comme les moins prioritaires et pour me rendre auprès des 99 vies dont j’ai la responsabilité ». A la fin de son livre, elle interpelle la politique gestionnaire d’Agnès Buzyn, ministre de la Santé. Mathilde a décidé de lui adresser son message, car selon elle, cette situation dépasse de très loin le cadre du centre hospitalier du Cheylard. « J’ai peur Mme la Ministre. Votre politique gestionnaire ne convient pas à la logique soignante. Ce fossé que vous avez créé, que vous continuez de creuser promet des heures bien sombres au système de santé. Venez voir, rien qu’une fois. Moi, je rends mon uniforme dégoûtée, attristée ».

A lire pour aller plus loin

J’ai rendu mon uniforme, Mathilde Basset, éd. Du Rocher, parution le 23 janvier 2019