Attentat du 13 novembre : « j’évite les transports et les magasins bondés aujourd’hui »

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Pour 130 personnes, la vie s’est arrêtée vendredi 13 novembre 2015 pendant le show des Eagles of Death Metal au Bataclan, à Paris. Et pour les autres, plus rien ne sera plus jamais pareil. Comment se reconstruire après avoir flirté avec la mort ? Trois ans après cet attentat, Benjamin Vial nous confie son histoire.

« Les tirs continuent, je ressens leur impact sur les corps qui me recouvrent. Il y a peut-être une balle pour moi, je me dis. J’attends mon tour, je cherche à prendre la main de quelqu’un, mais je n’en trouve pas », se remémore Benjamin Vial, trois ans après l’attentat terroriste qu’il a vécu le 13 novembre 2015. Ce père de famille était au Bataclan avec son épouse Célia cette nuit-là. Rescapé de l’attaque, il est aussi l’auteur d’un livre (Fragments Post-Traumatiques, éd. Michalon*) dans lequel il partage les différentes étapes de sa reconstruction. D’abord réticent à suivre une psychothérapie, Benjamin Vial nous raconte comment l’écriture et les psychologues l’on aidé… Interview exclusive.

« Les assaillants étaient à 2 mètres de moi, j’attendais mon tour »

Lorsqu’on écoute l’histoire de Benjamin Vial, on fait un bond de trois ans en arrière. On sent même cette petite larme s’échappant l’air de rien de nos paupières. Sans le vouloir, on se retrouve le 13 novembre 2015 à revivre cette soirée de terreur. Les yeux rivés sur nos écrans télévisés, à voir la détresse, la peur et la haine aussi, que cette nuit aura laissées au fond de chacun de nous. Alors que le Bataclan était monopolisé par un groupe de rock (les Eagles of Death Metal), il est devenu la cible d’assaillants terroristes, s’apprêtant à briser des centaines de vies. Ce soir-là, Benjamin était sorti avec son épouse, Célia. « D’un coup, il y a eu du bruit derrière nous. Ma femme, comme beaucoup d’autres, a d’abord cru à des pétards. Elle s’est éloignée et je l’ai perdue de vue. Moi j’ai compris très vite ce qui se passait. Je me suis mis à terre, nous raconte Benjamin Vial. Puis, ça a tiré pendant 20 longues minutes. Les assaillants étaient à 2 mètres de moi. Je sentais les corps des victimes me tomber dessus et leur sang se déverser sur moi. J’attendais mon tour, qui n’est jamais arrivé ». Profitant d’un moment de répit pendant que les attaquants rechargeaient leurs armes, Benjamin a pu retrouver sa femme, indemne, elle aussi. « Nous n’avions rien tous les deux, c’était assez extraordinaire ! Alors que les tirs reprenaient de plus belle, on se précipite au sol, mais ensemble cette fois-ci. ‘Celui qui bouge, je le tue !’, hurlaient les assaillants», se remémore Benjamin. Ce sont des policiers qui mettent fin à cette soirée macabre, lorsqu’ils se ruent dans la salle et neutralisent les terroristes. Une fois sortis, Benjamin et Célia sont orientés dans un appartement à proximité. « La suite, nous l’avons suivie à la télévision. On a profité de l’arrivée de François Hollande (Président de la République Française en 2015, ndlr) sur les lieux pour rentrer », poursuit le père de famille.

« Cette phase d’euphorie nous faisait tenir. On faisait la fête sans cesse »

Rapidement, est venu le moment de renouer avec le quotidien. Parents de deux fillettes, Célia et Benjamin ont tenté de faire comprendre l’incompréhensible à des enfants de 5 et 8 ans. « Des méchants ont fait du mal à beaucoup de monde, comme à Charlie Hebdo. Des personnes sont mortes », expliquait le papa de 43 ans. Pour Célia et Benjamin, débutait alors une phase d’euphorie. Soirées arrosées, copains, fous rires… Tout était bon pour célébrer cette vie qui était sur le point de leur échapper. « Le bonheur d’être vivants et sortis indemnes de cet enfer nous aidait », décrit Benjamin. Architecte de métier, ce dernier a décidé de ré apprivoisé sa routine sans attendre. « C’est après 6 semaines que le contrecoup est survenu. Mes hallucinations et phobies devenaient de plus en plus compliquées à gérer. J’ai perdu pied. Dans la rue, j’étais saisi de peurs paniques. Rentrer dans un magasin ou une terrasse de restaurant était inenvisageable. Quand je lisais des slogans comme ‘même pas peur’sur les réseaux sociaux, je ne savais pas quoi en penser, car ce n’était pas vrai. J’avais peur et je savais que ça n’irait pas en s’améliorant. Je me suis alors décidé à consulter un psychiatre », ajoute-il. A l’aide d’une psychothérapie, combinée à la prise d’antidépresseurs et anxiolytiques, Benjamin allait devoir se réapproprier son quotidien. Six mois après l’attaque, lui vient un besoin d’écrire. « J’ai eu envie de coucher sur papier cette fulgurance, avec toujours dans l’idée de ne pas oublier, mais aussi de partager cette expérience, conscient d’avoir été témoin d’un évènement majeur de notre époque, témoigne Benjamin. J’avais aussi besoin, comme me l’a fait remarquer ma psychothérapeute, de sacraliser cette partie de ma vie ».

« L’écriture oblige à se poser les vraies questions pour comprendre ce qui nous arrive »

Comme un journal intime, Fragments Post-Traumatiques nous relate chaque moment clé et pensée de Benjamin, allant de sa destruction provoquée par l’attaque, à sa reconstruction. « Ecrire m’a permis de comprendre tout ce qui était arrivé. Cela oblige à se relire, réécrire et surtout se poser les vraies questions. C’est important pour accepter ce qui nous arrive », affirme l’auteur. Et pour mieux comprendre chaque étape, chaque réaction et toutes les phases nécessaires à sa reconstruction, Benjamin a décidé de faire intervenir des professionnels au sein de l’ouvrage. Psychothérapeute, psychiatre, généticienne, anthropologue, sociologue, philosophe…Tous ont contribué à faire de ce livre un outil de reconstruction, utile à Benjamin, mais aussi à toutes les autres victimes d’attentats dans le monde. « Même si je terminais ma reconstruction, il y avait encore des choses que j’avais besoin de comprendre. Je pensais que les visions des professionnels sur ce que j’avais écrit pourraient apporter quelques choses », précise l’auteur.

« Nos enfants nous ont permis de garder un pied dans la réalité »

Petit à petit, son psychiatre lui autorisait à réduire la dose d’antidépresseur, voyant que Benjamin remontait la pente. Le père de famille parvenait à gérer ses phobies et hallucinations. « J’évite toujours les transports en commun et les magasins bondés, je suis mal à l’aise lorsque je me retrouve dans la foule. Mais je ne souffre plus de phobie handicapante » confie-t-il. Et si l’écriture et la psychothérapie ont aidé Benjamin, le père de famille nous parle aussi du rôle qu’ont joué ses filles dans sa reconstruction. « Avoir des enfants nous a permis de garder un pied dans la réalité. Nos filles étaient en demande d’une certaine routine, on ne pouvait pas lâcher prise comme ça ». Trois ans après, Benjamin a terminé sa psychothérapie. « Je n’effacerai jamais cette nuit-là de ma mémoire, mais j’ai pu reprendre une vie normale, témoigne-t-il. Je suis toujours le même, mais avec une force en plus. Parler durant mes thérapies m’a beaucoup aidé. Mais nous ne sommes pas tous égaux face au traumatisme. Si parler et écrire a fonctionné pour moi, je suis conscient que cela peut être différent pour un autre ».  Et aujourd’hui, Benjamin se considère comme guéri, laissant derrière lui le Bataclan. « Ne pas oublier, bien sûr, mais aller de l’avant. Je ne me vois plus comme une victime, mais comme un témoin de l’histoire ». Et comme le dit si bien la dernière page de son livre, « la vie continue ».

*Fragments Post-Traumatiques, éd. Michalon, Benjamin Vial

Crédit photo ©Jacques Bensoussan